Comment l’art abstrait peut émouvoir ?

COMMENT L’ART ABSTRAIT PEUT ÉMOUVOIR ?

Pourquoi l’art abstrait et l’art figuratif peuvent-ils émouvoir ? Non seulement les œuvres abstraites semblent dépourvues de tout sujet, mais en plus elles ne présentent aucun visage avec lequel s’identifier. Comment peut-on vibrer avec les personnages, s’inventer une histoire, comment ressentir quoique ce soit face à une simple tache colorée ou une forme apparemment dénuée de toute signification.

L’ART ABSTRAIT : LES ILLUSIONS DU CERVEAU

Tout d’abord, voyons ce qu’il se passe lorsque nous considérons une œuvre d’art. L’œuvre parvient à votre cerveau grâce au vecteur que sont vos yeux. Il commence par remettre l’image à l’endroit, puisque les rétines lui envoient tout à l’envers. Puis il cherche du sens.

D’après moi, c’est à cet instant précis que bifurquent la démarche du peintre figuratif et celle du peintre abstrait. il s’agit d’une question d’appel au sens. Quelle est la partie du spectateur que le peintre appelle à réagir ?

PEINTURE FIGURATIVE ET CERVEAU ANALYTIQUE

Lorsque nous considérons un visage humain par exemple, notre cerveau analytique se met aussitôt en marche. En parcourant des écrits de sciences cognitives notamment, on apprend que le cerveau humain est calibré pour reconnaitre d’autres visages humains. En l’espace de quelques secondes, nous aurons analysé si le visage est amical ou hostile. Sourire, pas sourire, grimace de peur, sourcils froncés sont autant d’informations que nous analysons afin d’adapter notre comportement.

A partir du moment où le “cerveau analytique” est éveillé, nous analysons ensuite le rapport au sens. Qui fait quoi ? Quels rapports ont les personnages entre eux, et avec nous ? Que se passe-t’il ?

Un des meilleurs exemples auquel je peux penser est “les Ménines” de Diego Velazquez. Pourquoi ce tableau intrigue ? Parce que nous cherchons du sens, nous voulons comprendre l’histoire. Alors cette peinture réalisée au XVIIè présente des personnage – dont le peintre lui-même – qui interpellent et interagissent avec le spectateur.

“les Ménines” de Diego de Velasquez” – XVIIè siècle

Qui regarde qui ? Quels sont les rapports entre le personnage ? Par un truchement de regards suspendus, ceux de la princesse et du peintre notamment, le spectateur se sent impliqué dans la scène. Mais le temps semble suspendu et nous retient dans la scène parce que les personnages semblent interrompu par l’arrivée du spectateur. En face de nous un miroir, tout au fond de la salle. Ce miroir présente le couple royal. Le spectateur sait bien qu’il n’est pas roi d’Espagne ! Cela ajoute une profondeur supplémentaire. Une couche de mystère qui nous intrigue. Nous avons alors envie de décrypter le sens de cette toile. Nous nous interrogeons. Le peintre, adroit magicien, a éveillé notre cerveau analytique.

DE L’ANALYSE AU SYMBOLE

Retirons donc les figures humaines. Ces dernières nous catapultent dans le monde de l’analyse et de la quête d’un sens narratif.

Abordons donc le paysage. Que se passe-t’il lorsque nous observons une peinture de paysage ? Les formes et les couleurs nous parlent déjà plus directement, les impressions sont plus prégnantes. Ainsi ce n’est pas pour rien que la “vraie” peinture de paysage nait au XIXé, jusque là les académiciens ne la considéraient pas comme sérieuse, digne d’intérêt car il s’agit d’un travail formel pur. Il fallait tout-de-même mettre un petit personnage en guise d’alibi.

Pourtant, même sans visage humain, le lien entre les objets et leurs symboles est encore fort, nous sommes capables d’interpréter les formes que nous avons sous les yeux. Un arbre, un ciel, un nuage une colline. C’est encore le cerveau analytique qui se met en route. On ne cherche plus les intentions de la figure humaine, mais nous sommes encore dans l’analyse, l’étude des rapports entre les différents objets, les liens logiques, la compréhension…. Et les souvenirs, les évocations du passé, de ce qui est connu et familier.

Cézanne, le Mont Sainte-Victoire 1902-1904

Le Mont Saint-Victoire de Cézanne [1] … Des arbres, des habitations, une montagne au ciel. Nous avons beau avoir quitté le monde de la pure figuration, l’artiste faisant abstraction des détails, nous sommes quand même tenté de nous raccrocher aux éléments reconnaissables, familiers. On commence à se raconter une histoire. Et puis qui dit histoire dit affect. Souvenirs, émotions emmagasinées, évocations imaginaires…

DU SENS AU SENS DE LA VUE : L’ART ABSTRAIT

Par contre, l’abstraction… c’est une autre histoire. Que voulez-vous analyser ici ?

art abstrait
Yves Klein

Est-ce que vous cherchez une histoire à vous raconter ? Non. 
Est-ce que ça peut vous évoquer des souvenirs, des êtres chers ? Non. 
Est-ce que vous avez des éléments familiers sous les yeux à interpréter ? Non.

Pourtant, notre cerveau calibré à ça s’y essaye de toutes ses forces. Nous savons que cette peinture “la Grande Anthropométrie Bleue” d’Yves Klein (1960 – musée Guggenheim Bilbao [2])ne représente rien en soi, pas de figures reconnaissables. Rien. Rien d’autre qu’une vaste tache de bleu, ponctuée d’autres taches de bleu. Mais notre cerveau a besoin que ce soit sensé. Il veut trouver, il veut déchiffrer. Donc c’est le grand écart, l’absurde, la perte de repère… Seuls nos sens disent vrais, et nous montrent le réel. Ainsi l’art abstrait déstabilise et nous plonge dans un monde sans règles autres que celles établies par l’artiste dans cette toile spécifiquement.

art abstrait
Rothko – oeuvre exposée au musée Guggenheim à Bilbao

Encore une toile exposée au musée Guggenheim à Bilbao. Ca, c’est Mark Rothko. J’ai envie d’y voir un coucher de soleil. Pourtant, ça n’en est pas un. Ce ne sont que des bandes colorées superposées, immenses. Alors on s’interroge : qu’est-ce que c’est ? Pendant ce temps, les sens sont submergés : les œuvres de Rothko sont vraiment grandes, à échelle humaine et même plus. Encore un basculement.

L’ABSTRAIT, L’ESPACE ET LE TEMPS

Maintenant, laissons place à l’unique et magnifique Vassily Kandisky et ses compositions musicales (j’assume être complétement partiale envers ce peintre) :

art abstrait
Kandinsky

“Fugue” – toile de 129.5*129.5cm, conservée à Bâle dans une fondation. Vassily Kandisky n’a considéré son tableau terminé que lorsque l’ “ordre polyphonique” de sa toile était établi. La peinture est un espace, mais la musique se déroule dans le temps… Et c’est que cherche à créer l’artiste, en jouant avec les formes, couleurs, lignes, taches et dégradés.

Là encore, nous n’avons pas d’autres choix que de nous confronter à l’absence de repères. Dans un tel tableau, nous sommes obligés d’être actif, de nous impliquer dans la découverte et l’exploration de ses formes. C’est ainsi que l’artiste introduit la dimension du temps dans une œuvre en deux dimensions.

EN CONCLUSION : COMMENT L’ART ABSTRAIT PEUT-IL ÉMOUVOIR ?

Alors je dirais que l’art non-figuratif et l’art abstrait appellent à autre chose qu’à la quête de sens, qu’à l’histoire, et qu’il demande un certain lâcher-prise actif de la part du spectateur. Donc c’est ce lâcher-prise qui permet de quitter le monde de l’analyse, du narratif pour entrer dans celui du symbole. La toile abstraite s’offre complétement au spectateur pour l’entrainer dans un univers où les repères familiers et ses connaissances lui sont inutiles.

Notes de bas de page

[1] Biographie et œuvre de Paul Cézanne (1839-1906)

[2] La grande Anthropométrie bleue (ANT 105) – Museo Guggenheim Bilbao

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