L’art moderne est-il paresseux ?

Alors que je me promenais sur le site Quora, je suis tombée sur une question qui m’a… Comment dire… Hérissé un peu le poil. Voici la question :

L’art moderne n’est-il pas simplement le reflet d’une société de plus en plus paresseuse ?

Cette question me crispe à différents niveaux. J’ai commencé par décomposer ce que les termes choisis par son auteur m’inspiraient. Vous vous en doutez, ce n’est pas super positif.

1 – la logique de la question:

« La société est de plus en plus paresseuse » C’est un point à prouver.

« L’art moderne est de plus en plus…. ? » Inconnu, le questionneur ne définit pas l’art moderne, ce que c’est, où il commence, quand il termine, quels mouvements sont inclus… Bref, le questionneur n’y connaît rien.

Donc cet « art moderne » – qu’importe ce qui entre dans ces termes – serait le reflet, l’enfant malingre d’une société paresseuse, qui a la flemme d’enfanter un art qui ne soit pas simplement son reflet ?

A ce stade, il me semble évident que la question est posée par quelqu’un qui est bourré des préjugés habituel sur l’art contemporain qu’il appelle « art moderne » par ignorance. Mais qui est aussi bourré de préjugé tout simplement sur le monde qui l’entoure. Le genre de personne à confondre sa perception du territoire et son essence, météo et climat, à ne voir le monde que par ce qu’il en perçoit au bout de son nez. Bref, tout ce que j’aime.

SCOOP : l’art est le reflet de la société qui le met au monde. Le reflet des techniques et des technologies découvertes, le reflet des croyances et d’une vision du monde aussi, comparons le Lac des Cygnes de Tchaïkovski et les danses du peuple Dogons, dans les deux cas c’est fabuleux mais ça ne voudra pas dire la même chose.

Art moderne vs Art Traditionnel
Danse des Dogons – photo libre de droits utilisée pour illustrer mon propos

Oui parce que ce qu’il oublie en posant cette question de cette façon, c’est que l’art nait forcément d’une société humaine et qu’une société humaine est toujours, toujours, circonscrite à un espace, à une époque, à un groupe spécifique. Aussi, l’art ne peut pas sortir de nulle part, il reflète nécessairement quelque chose.

SCOOP : société paresseuse ne veut rien dire. Déjà parce que vous ne définissez pas de quelle société nous parlons. En sciences humaines, lorsqu’on parle de société, on définit clairement de qui nous parlons, quand, où et de quel point de vue. Je me doute que vous parlez du votre, à vous, personnel, depuis votre petit salon où vous pouvez voir les médias et les conversations de votre entourage et penser qu’il s’agit là d’une seule, unique, absolue réalité. Mais ce n’est qu’une croyance.

Et voilà c’est ce que je disais. Si il perçoit des gens qu’il juge paresseux autour de lui, alors le monde est peuplé de paresseux. Sauf que les gens qu’on juge ne sont peut-être pas comme on les juge, on se trompe peut-être. De même, qu’il existe des gens qu’on estime être « quelque chose » ne veut pas dire que le monde est peuplé de personnes uniquement de cette trempe.

Ce que vous percevez autour de vous est le reflet de votre échantillon social, trié et interprété par votre propre mental.

Parce que d’un point de vue des sciences humaines, certains points de vue pourraient très bien avancer que l’une des valeurs dominantes de notre société actuelle est le travail.

Rien qu’en France, nous observons :

  • Les chômeurs sont stigmatisés, moqués, et même désormais fliqués pour oser utiliser des droits pour lesquels ils ont cotisés.
  • Pour un premier enfant, en France, une jeune mère n’a que très peu de congés. J’étais choquée lorsque j’ai réalisé qu’il fallait que je pose mon bébé à la crèche pour reprendre le travail à ses trois mois de vie. Pour rappel un bébé à 3 mois c’est petit comme ça :
  • Tout est structuré par le travail : la retraite, l’école, le temps des actifs, les études… Il faut que les études apportent un travail à la sortie, on ne fait pas des études parce que c’est intéressant, ce n’est pas sérieux. Pas de CDI ? Pas d’appart, pas d’emprunt.
  • La rapport utilitariste aux connaissances « les maths ça sert à rien » ou encore aux pratiques « l’art c’est un loisir, pourquoi je paierai l’illustrateur qui a réalisé mon logo ? »

Bref, le problème n’est pas dans la société, ou plus précisément, dans sa paresse… Mais peut-être dans votre perception de ce que doit être une œuvre d’art.

Pensez-vous l’artiste paresseux, lorsque vous lui reprochez finalement de ne pas vous livrer les clés de son art sur un plateau à vous, le sacro-saint Consommateur Travailleur qui par son dur labeur mérite de se voir servi comme un prince?

Ma réponse s’arrête ici.

La perception de l’art en 2019

Il a peut-être estimé que les oeuvres d’art d’aujourd’hui étaient « faciles » à faire, comme si la démonstration technique était la seule finalité d’une oeuvre d’art, tout en oubliant que l’artiste n’a aucune obligation à faire la démonstration de son savoir-faire dans toutes les pièces qu’il produit. De la même façon, une oeuvre d’art n’a pas le devoir d’être immédiatement intelligible à son spectateur, elle peut être opaque, nébuleuse voire… allé j’ose… demander un peu d’investissement personnel et d’efforts pour être comprise.

Si j’étais taquine j’aurais répondu que le paresseux n’est pas l’artiste, mais le spectateur qui refuse l’effort et qui attend de l’oeuvre qu’elle lui livre tout ses secrets. J’ai finalement choisi une formulation un poil plus neutre, la politique ‘BNBR » du site Quora est assez restrictive (et à raison, au vu des acharnements dont sont capables les internautes sur les réseaux sociaux).

Finalement, les personnes qui s’intéressent à l’art interagissent avec l’oeuvre comme ils interagissent avec le reste : ils le consomment. Partant de là, ils se permettent certaines exigences à son égard, comme on pouvait en avoir dans un système de mécénat mais sans l’investissement personnel, émotionnel et financier que représente une commande directe d’un mécène à la Renaissance. Ce n’est pas leur commande mais ils paient pour avoir le droit de juger quelque chose qu’ils n’ont pas produits et qui ne devrait avoir comme unique vocation leur plaisir et leur divertissement.

Est-ce que le plaisir est gratuit, ou entretient-il une fonction, avec un rapport utilitariste au divertissement, celui par exemple de « décompresser » ou se « vider la tête » après le travail ? Sommes-nous encore capable d’apprécier une oeuvre d’art sous l’angle de l’expérience ?

La question se pose.

Laisser un commentaire