Miroir des âmes

Chapitre 1 – épisode 4 : l’éveil

“Il ne reviendra donc jamais ?”

Médéa était assise dans la cuisine, jambes croisées, le regard rivé vers la fenêtre. La nuit puis la journée s’étaient déroulées sans apercevoir le museau de la bête. Le masque de contrôle s’effritait à mesure que le temps filait. Dans la cuisine, les deux frères tentaient de distraire la jeune femme. Pour eux, la situation ne présentait pas d’issue immédiate. Gahéris pensait que Dante vivait assez mal cette révélation sur son état et son manque total de contrôle sur ses pulsions. Éris trouvait logique que Médéa en soit affectée, le mécanisme de fuite lui était étranger. Il fallait calmer le jeu en attendant le retour de leur frère. Par exemple en changeant les idées de la jeune-femme, ou en la poussant à adopter un autre angle de vue… Et en urgence parce que Gahéris fatiguait de les préserver de sa fureur mentale. Éris n’avait pas besoin de regarder son frère pour sentir les traits tirés de ce dernier.

“Tu sais, commença Gahéris en goûtant la sauce qu’il préparait, je crois que Dante est surtout effrayé…
– Mais de quoi ? De ses “pulsions” ?”

“Pour Médéa, il n’existe aucune pulsion interne qui ne puisse être contrôlée et maîtrisée. C’est juste absurde que Dante se cache au lieu de venir près d’elle pour être accompagné dans le processus.”

Un grognement et Éris s’adressa à la jeune-femme. Essayons d’ouvrir sa vision de la situation.

” Écoute, il se trouve que les pulsions de Dante sont liées à ce qu’il est, à son espèce et que ta présence amplifie le phénomène.
– Mais enfin, de quoi parle-t-on ?

Gahéris se détourna de ses casseroles et lui adressa un regard malicieux en agitant sa cuiller en bois :

– On parle de sexe, Médéa.
– C’est tout ?
– Ah non. Pas tout-à-fait. Actuellement, il se transforme en animal en rut, agressif et possessif… C’est très mal venu avec l’affaire “Baghlieri”. Il craint de se transformer en boulet ou pire, de te mettre en danger.
– Probablement ses taux de testostérones qui…

Éris se tut, repartant dans sa tête. Des conjectures, des schémas, des essais. Dante n’était pas de la même espèce qu’eux, d’accord. Mais comment comprendre et expliquer ce qui se produisait actuellement ? Ah si seulement cette tête de bouc n’était pas parti, Éris aurait pu lui faire des prélèvements !

“Et j’imagine que tu lui aurais trouvé un traitement pour l’aider ?”

Hum non. Il se contenta de retourner un demi sourire à son frère, qui le lui rendit avec une certaine tendresse. Éris préférerait voir le monde comme un champ d’expérimentation et d’exploration intellectuelle. Heureusement son frère jumeau s’occupait de faire lien entre lui et le monde extérieur, en particulier avec les êtres imprévisibles qui le composait.

“Il n’empêche. Il faut qu’il revienne… Je n’en peux plus…
– Sers à manger, ça fera peut-être diversion ?”

Gahéris s’empara des assiettes. Une silhouette large et nonchalante passa la porte de la cuisine. Des cheveux auburn en bataille et des yeux somnolents se posèrent tour à tour sur eux, sans trop comprendre la raison du silence qui s’était fait dans la pièce. Médéa eut un hoquet de joie, et l’atmosphère devint aussitôt plus légère.

“Timanthe ! Tu es réveillé !
– Ouaip. Pile à l’heure pour le repas en plus

Il eut un sourire envers la jeune-femme, lui fit un baiser sur le sommet du crâne et s’assit en louchant sur le plat. Ce garçon était un gouffre à nourriture.

“Oui. Mais il nous épargne bien des problèmes.”

Timanthe avait toujours été le facteur joie de leur équation familiale. D’abord fortement affligé par la perte de leur mère, il avait repris du poil de la bête encadré par une Médéa maternante et un Dante étonnamment patient. Malgré le peu de mémoire qu’Éris possédait, il semblait se souvenir que l’attachement de Médéa pour son petit protégé était ce qui l’avait rapprochée de l’aîné de la famille. Et de la famille tout court en fin de compte. Ils avaient bien du mal à imaginer leur fratrie sans Médéa. Aujourd’hui, ils cherchaient leurs origines. Et c’était compliqué, il fallait bien l’admettre. Car les livres parlant de magie, de monstres, de créatures… Aucun ne semblait réellement sérieux, et d’autres critiquaient ouvertement ces possibilités. Certaines informations étaient probablement vraies pourtant, mais diluées au milieu de plusieurs tonnes d’inepties. Le tout formait une gélatine compacte d’informations dont il était presque impossible de séparer les ingrédients vrais ou faux.

Par exemple les monstres. Gagliari en était un. Elle semblait détourner les énergies et les pouvoirs des “bizarres” à sa propre fin. Assoiffée, elle avait tenté de boire leur magie avec violence… Jusqu’à se heurter à quelque-chose. Ce fut à cet instant qu’Éris ressentit physiquement l’empreinte psychique de Médéa. Après cet événement, une question s’imposait : jusqu’à quel point s’étendait l’emprise, même bienveillante, de Médéa sur eux ?

“Au moins, elle n’est pas maléfique.
– Non, elle ne l’est pas. Mais comme elle ne se maîtrise pas…
– Pas plus que nous. Tu te rappelles quand j’envoyais mes pensées à la ronde ?

Éris contint un sourire : les hôpitaux avaient été débordés parce que des gens entendaient des voix.
– Je vais devoir trouver un moyen de mesurer la magie.
– Oui… Mais je ne comprends déjà pas le fonctionnement de l’oreillette…”

Mais Éris non plus. Pas entièrement. La voix de Timanthe rompit le silence.

” J’ai dormi plus de 24 heures Gahé, j’ai la dalle ! Vous ferez vos trucs de jumeaux plus tard hein ?”

Gahéris servit le cadet en souriant, et servit les deux autres. Médéa considéra l’assiette sous ses yeux avec un air neutre, puis se leva. Une anticipation nerveuse et impatiente remplie la pièce. Suivie d’une furie énorme. La jeune-femme ouvrit la porte de la cuisine et sortit. Anticipant les problèmes, Gahéris la suivit. Éris les accompagna à distance. Timanthe ? Il va bien, merci : le frangin poursuivait son repas, au calme. Éris enviait son insouciance, parfois. Comme s’il avait senti son regard, Timanthe leva ses yeux bleu turquoise vers lui et lui fit un sourire taquin. La lumière de la cuisine se mit à clignoter. Puis il se leva.

“Vu que ça sent les emmerdes, il vaut mieux avoir le ventre plein non ?”

À l’extérieur, le vent soulevait les vêtements et dispersait les sons. Médéa, tendue comme un arc, levait vers le ciel couvert un regard furieux. L’intensité de sa posture et de sa concentration indiquait que Dante se trouvait dans les airs. Et puis une forme, au loin, de plus en plus grosse et précise…

Ce crétin de Dante s’était changé en dragon pour retrouver sa belle. Alors que Médéa les exhortait à la discrétion, pour ne pas se faire repérer. Mais à quoi pense-t-il?

“Peut-être a-t-il peur ? A moins qu’il ait commencé sa cour…”

Le dragon passa une première fois au-dessus du manoir. Puis une seconde. Alors que le dragon faisait demi-tour au-dessus de la forêt du manoir, l’énorme colère qui irradiait par vagues de la jeune-femme se tut, remplacée par un vide oppressant.

“C’est quoi ça ?!”

Timanthe attrapa les bras de ses deux frères pour les tirer en arrière. Ainsi agenouillés sous le porche de la porte, ils virent la jeune-femme lever la main en direction du dragon. Ce dernier revint vers le manoir, imposant et majestueux. Il n’était plus qu’à quelques mètres, presque au-dessus d’eux. Alors que l’énorme bête amorçait une trajectoire ascendante, il sembla être attiré par une puissance énorme… Une force qui l’attira inexorablement au sol. Il sembla lutter, se débattre contre une force invisible. Son dos s’arqua violemment, ses quatre énormes pattes et ses ailes s’accrochant au vide dans une tentative de résistance. Il trompeta dans le vacarme du claquement de ses ailes dans le vent. Médéa ferma la main en un poing. L’énorme créature s’immobilisa dans les airs. La jeune-femme rabaissa le poing avec violence… L’animal s’écrasa au sol et poussa un long hurlement. Mais Médéa ne lâcha pas sa prise… Et c’est Dante qui se retrouva subitement ventre à terre. Elle relâcha la pression d’un mouvement presque méprisant et se détourna de lui. Elle passa devant les trois jeunes hommes sans les voir et entra dans la maison.

Ils se précipitèrent vers leur frère. Gahéris l’aide à se relever, pendant qu’Éris l’examinait. Fascinant phénomène auquel ils venaient d’assister. Si seulement il pouvait mesurer l’énergie ici… Il passa une main devant les yeux exorbités de Dante, celui-ci avait retrouvé l’usage normal de ses muscles mais l’air crépitait encore autour de lui.

Timanthe dans son dos lâcha :

“On peut dire que vos disputes d’amoureux ont de la gueule !”


Lire ou relire les épisodes précédents :

Le Miroir des âmes, un roman à dévorer par épisodes sur le Blog d’auteur de Serely Lalla ♥

Miroir des âmes Chapitre 1 – épisode 1

Miroir des âmes – Ch 1 épisode 2 – Brulure

Miroir des âmes – Ch 1 épisode 3 : le Supplice

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *