Timanthe se rassit pour manger. Il avait vraiment très faim. Bon. Médéa qui fait plier Dante-dragon d’un geste de la main ? Ça confirme quelque chose. Quoi ? Il ne le savait pas encore.

Gahéris et Éris s’assirent près de lui. Gahéris mangeait à coups de fourchette distraits, tandis qu’Éris ne se donnait même pas la peine de faire semblant. Ils se taisaient, levant de temps en temps des regards chargés de sous-entendus. Au début, cela pouvait être perturbant de les voir interagir ainsi. Tout se passait comme s’ils avaient une conversation… Mais sans se parler. Ils devraient apprendre à être plus discrets. Plus jeune Timanthe se sentait exclu de leur relation. Dante n’étant que trop rarement à la maison, il passait beaucoup de temps seul avec les jumeaux. Il aurait pu écrire tout un poème sur le mot solitude ! Maman avait ensuite engagé Médéa comme professeur particulier.

Dante entra dans la cuisine à leur suite. Il marchait comme un robot, les yeux dans le vague. Pauvre vieux Dante. Médéa va te peler dans tous les sens. Peut-être que la lecture d’un certain livre particulièrement prometteur pourrait la distraire de son ire.

“Quel livre ?”
“Putain Gahé !”

Celui-ci lui adressa un regard désolé.

“Tu penses trop fort, Timanthe.
– D’accord, d’accord. Je dois vous montrer quelque chose… Ce soir, ce serait bien. Si Médéa accepte de se joindre à nous.”

A ces mots, Dante poussa un long gémissement et prit sa tête dans les mains. Les coudes sur la table, ses frères ne voyaient que son crâne. Timanthe ressentit l’envie irrépressible d’être gentil avec son frère préféré. Dante était impulsif, se comportait parfois comme un idiot. Mais il était intelligent, compréhensif et pouvait même être protecteur. Gahéris, lui, n’avait aucune pitié. Genre aucune. Le voilà qui reprenait son attitude de père la morale et se mit à sermonner Dante.

“Dante, mais qu’est-ce qui t’a pris ? Te changer en dragon ! Pourquoi as-tu fait ça ? Elle nous répète constamment d’être prudent, de faire attention… Surtout maintenant, avec cette histoire de Baghlieri…
– Qu’est-ce que tu dis ?”

Timanthe sentit ses tripes se glacer. Comment connaissait il ce nom ?

Un silence. Gahéris s’était tourné vers lui. Éris le regardait d’un œil perçant. Même Dante le fixait. Timanthe se sentit crispé, tendu. Comment pourraient-ils comprendre ?

Baghlieri… Gagliari lui avait révélé des choses cette nuit là. Pendant qu’elle lui faisait subir ce qu’il pouvait comparer à un viol mental. Elle l’avait cassé, utilisé, objectivé. Mais surtout, elle ne pensait pas qu’il en réchapperait, alors elle s’était montrée bavarde. Il aurait préféré ne pas savoir qui étaient les Baghlieri.

“On connaît le nom Baghlieri parce que c’est toi qui l’a hurlé dans la voiture. Heureusement que Médéa portait son oreillette, tu étais terrorisé, nous aurions fini dans le décor.”

Il déglutit. Sa gorge était contractée. Alors c’était ça qu’on appelait être terrifié… Il avait l’impression que le sang avait quitté son cerveau et ses viscères. Il voulait partir loin, en courant. Une explosion et un grésillement : l’ampoule qui surplombait la table venait de claquer. Le courant quitta la pièce.

“D’accord Timanthe, calme-toi…”

Dante quitta sa place et sa posture, se rapprochant de lui. En sentant les grandes mains chaudes de son grand frère sur ses épaules, le jeun homme respira un peu mieux. Comme à l’époque où il perdait les pédales avec ses capacités, Dante venait à son aide pour le recentrer. Mais, chose inhabituelle, la poigne de Dante sur son épaule se fit plus ferme et sa voix portait une urgence.

“Écoute, il va falloir en parler. Vraiment. Médéa est terrifiée, toi aussi. Nous devons savoir. Nous devons vous protéger.”
Éris claqua ses mains sur le marbre.

“Très bien, je vais chercher Médéa. Tu dois nous parler d’un mystérieux livre, et nous devons en savoir plus sur “Baghlieri”. Avec quelques arguments bien placés, notre reine acceptera peut-être de nous rejoindre.”

Il se leva, un peu las, et quitta la pièce. Dante se réinstalla sur sa chaise, sur l’ilôt central de la cuisine où ils prenaient tous leurs repas. Ses cheveux noirs se mêlaient presque au marbre lustré de la surface. Dans d’autres circonstances, Timanthe aurait apprécié le tableau d’un grand gaillard musculeux se torturant les tripes comme un adolescent énamouré. Médéa était surtout furieuse parce que Dante avait réagi sans la consulter. Cela aurait dû être évident que la jeune-femme n’aurait pas laissé Dante faire n’importe quoi – et encore moins la mettre enceinte – si elle n’y avait pas consenti. Au lieu de ça, le guerrier s’était monté ce qu’elle appelle un “psychodrame”. Un drame qui n’a pas lieu d’être, une débauche d’énergie inutile, un problème sans solution car sans substance.

L’atmosphère changea de texture lorsqu’elle entra dans la pièce. Timanthe se tendit aussitôt vers elle, Dante la fixait, intense presque anxieux. Le regard des amoureux se croisa, puis il remit sa tête dans les mains. Quant à elle, elle se plaça en tête de l’îlot, et et se tourna vers Éris, le visage fermé.

“Très bien Médéa. Nous t’attendions, annonça Gahéris. Timanthe devait nous parler de Baghlieri.”

A ces mots, l’expression de la jeune femme s’adoucit. Elle se tourna vers le cadet et lui adressa un demi sourire d’encouragement. Malgré ça, Timanthe se sentait très mal à l’aise. Il se leva.

” Baghlieri c’est une famille, un clan. Ce sont des vampires psychiques… C’est Gagliari qui m’en parlait dans ses délires. Elle était dans ma tête, entièrement dans ma tête, c’était comme si elle avait muselé ma voix intérieure et qu’elle avait pris toute la place.”

Il serra les bras sur la poitrine. Le souvenir était douloureux, traumatique. Il avait été séquestré au fond de sa propre tête, sans possibilité de dire quoique ce soit. Il n’avait plus de contrôle sur son corps, sur ses pensées. Pire qu’un viol à bien des égards. Dante se releva une nouvelle fois et se positionna derrière lui. Gahéris et Éris n’en perdaient pas une miette, attentifs. Quant à Médéa, son visage restait indéchiffrable. Timanthe prit de la force dans le contact avec son grand frère et poursuivit.

“C’est donc un clan, et un clan de vampires psychiques… Les vampires façon Dracula n’existent pas. Par contre il existe des gens qui s’agrègent à vos pensées, qui les manipulent, qui vous bouffent votre énergie et vos capacités jusqu’à ce que vous ne soyez plus rien. A la fin, vous vous suicidez, ou vous finissez par attendre que la mort vienne, parce que vous devenez incapable de bouger sans que le vampire ne vienne prendre possession de vous. Ils sont particulièrement friands des bizarres, comme nous. Ils les manipulent, les vident de leur pouvoir. Et Gagliari…”

Malgré lui, sa voix manqua de souffle. Comment énoncer ce qui suit ?

“Et Gagliari a lancé la famille sur la piste de Médéa.”

Dans son dos, il entendit distinctement le bruit du métal de sa chaise qui cède. Dante, blême de rage, se dirigea vers Médéa. Dos à elle, il l’enlaça contre sa poitrine. Les yeux dans le vague, Médéa se laissa faire et s’accrocha aux avant-bras de son guerrier. Mais Gahéris se tourna vers elle.

“Médéa. Tu sais quelque chose. Comment ?”

Comme en transe, elle répondit.

“Depuis quelques temps… je fais des cauchemars. Parfois, il s’agit d’un homme, parfois d’une femme. Parfois ils sont plusieurs. Ils essayent d’entrer dans ma tête, de forcer quelque chose qui résiste. Je sais qu’ils s’appellent les Baghlieri et qu’ils me veulent du mal.”

OK. C’était encore pire que ce qu’imaginait Timanthe. Gagliari n’avait pas mené les vampires à Médéa… Mais les vampires avaient mené Gagliari à elle. Timanthe avait peur. Dante aussi. Il tenait la jeune femme serrée contre lui. Voici la raison de sa rage lorsqu’il était parti. Encore un psychodrame à l’instant où elle avait le plus besoin de lui.

“Médéa… On ne les laissera pas te faire du mal. Éris est déjà en train d’imaginer un dispositif pour les garder loin de ton esprit. Merci Gahéris… Mais ça ne suffira pas. Ils sont plusieurs, matures, puissants et organisés. Et nous… nous maîtrisons à peine nos capacités.
– Et donc ? Je devrais les laisser t’emporter, te vider, faire de toi une marionnette ?”

Dante grondait. Médéa ne répondit pas. Elle resta silencieuse un moment. Mais Gahéris s’emporta subitement.

“Même pas en rêve, fillette !”

Timanthe n’avait jamais vu Gahé aussi furieux. D’un caractère amène il était presque placide, d’humeur égale. Mais là il avait bondit de sa chaise et se penchait de toute sa taille vers la jeune femme.

“Tu vas te ressaisir, tout de suite et nous pondre un plan dont tu as le secret, tu m’entends ? Pense aux marmots dont tu vas nous remplir la maison ! Pense à toutes ces journées où tu maudiras Dante de ne faire que des conneries mais ne renonce pas !”

Timanthe comprit alors qu’elle avait envisagé de se sacrifier. Elle ne répondit pas, ses yeux verts plongés dans l’abîme. Le visage enfoui dans les boucles brunes de sa compagne, Dante murmura quelque chose qui ressemblait bien à une menace de mort.

“Nous nous battons à armes inégales… Mais nous pouvons nous préparer.”

Timanthe quitta la table. Le moment était parfait pour leur montrer le Livre. Le savoir est une arme redoutable.

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