Miroir des âmes 

Chapitre 2 épisode 7 : le Poison

 

Couchée contre le corps chaud de sommeil de son compagnon, Médéa doutait. Elle avait peur de s’endormir pour faire ses cauchemars habituels. Elle espérait que l’oreillette d’Éris la protège, mais elle en doutait fortement. La magie à l’œuvre n’était probablement pas la même que la sienne. Elle résista à la tentation de s’agiter dans le lit, maintenant ses membres immobiles. Elle ne voulait pas réveiller Dante. L’homme à ses côtés dormait à poings fermés, les sens rassasiés de leurs ébats. Possessif, presque brutal, il avait déchargé toute la tension accumulée de ces derniers jours intenses dans cette joute horizontale. Médéa se pliait au jeu de bonne grâce, connaissant l’effet cathartique de l’acte et prenant du plaisir à rendre coup sur coup. Il était assez clair que le moment serait mal choisi pour concevoir un enfant et le couple s’étaient mis d’accord pour attendre encore un peu avant de mettre un bébé en route… Et ce malgré les hormones au plafond d’un Dante perturbé. Apaisé par la proximité de sa compagne, le guerrier pouvait se laisser aller au sommeil. Elle espérait que cet état de grâce perdure dans le temps. Pour Médéa, par contre…

“Je rêve ?”

Tout autour d’elle, une pièce noire, indifférenciée, dont elle ne pouvait voir ni les murs, ni le plafond. Elle marchait pieds nus sur un sol noir laqué, lisse, comme un miroir. Sous ses pas, des pétales tourbillonnaient comme des feuilles d’automne et un tapis de velours blanc apparaissaient juste sous ses pieds. Elle parvint à une table dressée pour un dîner romantique, avec une rose, un chandelier et deux chaises à haut dossier en bois noir laqué. Une délicate musique l’enveloppa tandis qu’une voix d’homme, suave, s’adressa à elle. Elle avait envie de partir en courant.

“Douce créature… Pourquoi avoir peur ? Je vous trouve enfin, après des mois de recherches… ”

Une présence la prit par la main comme un dame, et la conduisit à une chaise. Elle s’assit et nota avec surprise qu’elle portait une robe de soie blanche aux motifs damassés… Un tissu certes sublime, mais pas vraiment ce qu’elle possédait dans son armoire. En face d’elle, un homme. Elle ne pouvait pas le voir, sa vision était brouillée comme souvent dans les rêves. Mais sa présence et son aura étaient très nettes. Et il n’avait clairement pas l’intention de lui proposer une partie de jeu de société. Une douce sensation sur ses épaules et la voilà enveloppée d’une chaleur masculine et sensuelle. Elle baissa les yeux : son assiette était pleine. Visuellement, le plat n’avait rien à envier aux plus grands restaurants. Médéa n’y toucha point. Elle trouvait ce rêve bien trop surréaliste à son goût, elle souhaitait sortir et n’était pas libre d’y agir selon son désir… Même si cela la changeait de l’ambiance menaçante habituelle.

L’homme bougea, le cadre changea. De la musique, de la lumière. Autre lieu, autre tempo. On aurait dit une ville nocturne. La température était douce, un parfum de liberté dans l’air, une rue médiéval qui se déroulait à ses pieds. Un lieu familier, la rie de sa jeunesse, celle où elle aimait sortir lorsqu’elle était encore étudiante. Celle où Dante et elle avait pris leur premier verre, où il avait commencé une cour aussi fougueuse que maladroite. Un souffle d’air chaud la caressa.

“Me feriez -vous visiter votre royaume nocturne, demoiselle ?”

Ses pieds se mirent en mouvement. Elle se déplaçait dans l’air du soir… Les bruits de la ville lui parvenaient par intermittence, comme une radio qui perdrait le signal. Un carré de lumière sur les pavés de pierres, une clochette de porte qui s’ouvre et le son du Blues. Son corps les avait mené tout droit à son club préféré. Celui où elle avait fait sa déclaration à Dante et ce nigaud était parti sans trop savoir s’il fuyait sa joie ou sa frousse. Le club nocturne où il avait organisé l’anniversaire de Médéa par un soir d’été avec ses trois frères. Une soirée complètement partie en vrilles, car aucun d’eux ne maîtrisaient ses capacités.

“C’est ici que je retrouverai la Princesse de mes rêves…”

Il prenait possession de ses souvenirs ! Une sensation : elle allait se réveiller. La voix masculine susurra : “à très bientôt ma douceur…”

Elle s’éveilla. Dante la fixait, appuyé sur son coude. Son visage proche du sien la soulagea instantanément, elle lui caressa la joue du bout des doigts. Il lui attrapa la main et lui baisa les doigts.

«Mon amour… C’était encore pire….
— Si tu m’avais parlé de ces rêves avant… Si tu avais été à ma place aujourd’hui, tu aurais harcelé mes frères jusqu’à ce que vous ayez une solution pour me protéger. Mais toi, tu décides de te débrouiller toute seule, sans nous en parler.
— Tu m’en veux ?
— Oui… Je veux pouvoir te protéger, mon amour.»

Il appuya son front contre sa joue. D’un coup de dents, il retira l’oreillette. Aussitôt, les sensations lui revinrent, même si elles n’étaient nourries que par la perception de Timanthe. Dante posa sa main sur la joue de la jeune femme et lui murmura :

“Focalise toi sur moi. Concentre – toi, tu vas y arriver.”

D’abord reprendre pied dans l’afflux d’informations de son sens revenu. Heureusement que le benjamin dormait à poings fermés,. Elle tenta de braquer sa concentration uniquement sur Dante. Exercice difficile, car elle ne comprenait pas comment se concentrer. Elle se bloquait, par peur de ne plus pouvoir revenir, de se dissoudre à nouveau comme cela c’était produit la première fois qu’elle avait tenté, dans le petit salon.

“J’ai peur…
— Tu ne devrais pas. Pense à ce que tu m’as fait il y a seulement quelques heures. Je suis là, je t’accompagne. Je veille.”

Elle se laissa guider par son espace sensoriel. Son odeur, la texture de sa peau, de ses cheveux, son souffle contre son oreille, sa grande main chaude… Un vertige. Elle parvint à se fondre en lui et lui l’accueillit dans un élan d’amour passionné. Le pouvoir de Médéa était ainsi, intense, englobant. Plus les liens de la magicienne et de sa cible étaient profonds et intimes, et plus la communication était fluide. Ainsi, Dante et Médéa pouvaient parler par télépathie et échanger des informations émotionnelles sans difficultés ni entraves.

«Enfin je te retrouve ma douce.
— Pitié, ne m’appelle pas comme ça…»

Il la serra contre lui. Dante était une force de la nature, ses élans d’amour et ses passions dépassaient en intensité ceux du commun des mortels. Elle n’avait jamais souhaité ni fantasmé une histoire aussi intense, du moins pas consciemment. Et pourtant, elle était là dans les bras d’un homme aux capacités extra-humaines. Pourquoi, qu’avait-il lu en elle ? Elle l’ignorait. Mais il était désormais connecté à sa tête, parfaitement au courant de sa situation, prêt à l’aider. Elle ressentait sa détermination et sa concentration à travers toutes les fibres de son corps.

«Dors mon amour. Demain, je harcèlerai mes frères pour qu’on trouve un solution.»

Pour la première fois depuis des semaines, Médéa s’abandonna au sommeil sans crainte.

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