Gahéris, entre ses deux frères, grimaçait. Cela faisait des heures qu’ils étaient enfermés ici. Il trouvait le temps long et la présence de leur tortionnaire était une torture en soi pour un télépathe. L’arrivée de Médéa promettait un dénouement rapide de la situation. D’ailleurs, une secousse au sol lui donna raison, et  la vague d’amour et de soulagement projetée par Médéa l’assomma. Le télépathe soupçonnait l’empreinte de cette dernière sur leurs psychismes de les avoir protégés d’une emprise totale de la chose qui les avait capturés.  Gagliari, incohérente, avait “joué” avec eux, les avait affaibli et privé de leurs pouvoirs. Puis elle avait contraint Timanthe à s’épuiser afin d’attirer Médéa.

Le problème de Gagliari ? Si vous capturez la famille du démon et sa femelle, le démon survient. Gahéris se surprit à avoir un sourire cruel malgré l’épuisement et le malaise.

La porte s’ouvrit d’une bourrasque. Une silhouette sombre se découpa d’éclats tranchants dans l’obscurité. La lueur de l’âtre semblait jouer sur la silhouette. Un pas, puis un autre. Gagliari, hermétique à la réalité, piaula d’excitation. Un nouveau jouet, un nouveau jouet, criaient ses pensées.  Elle entraîna Médéa avec elle au fond de la pièce, devant les flammes. Erreur tactique.

Une détonation subite, Dante est maintenant entre Médéa et la créature. Il la prit par la gorge, la soulève sans effort le bras tendu au-dessus de sa tête. Sa taille décupla alors, grossit et de son dos poussa huit bras dotés de lames. Organiques comme les faux des mantes religieuses, elles s’abattirent dans un concert métallique sur la harpie.

Pendant ce temps, Médéa s’était précipitée vers eux et détachait leurs liens. Le temps qu’elle finisse de libérer les jumeaux, la chose gisait en petits morceaux sanguinolents au sol. Il se redressa en massant ses poignets et ses chevilles. Timanthe ne réagissait pas. Médéa s’agenouilla vers le frère cadet et le serra dans ses bras comme un bébé. Une onde d’inquiétude le saisit, sans qu’il puisse discerner si elle provenait de lui ou de la jeune-femme.

Il entendit Dante reprendre sa forme humaine et se tourner vers eux, sombre comme un orage, poings sur les hanches.

“Que vous a-t-elle fait ?”

Gahéris ne parvint pas à se concentrer pour répondre à son frère aîné. Il se glissa près de la jeune-femme et de son jeune frère. Éris tendit la main vers Dante pour se relever. Ce dernier sursauta légèrement, puis attrapa la main de son frère pour l’aider à mettre sur ses pieds.

“Elle voulait jouer, disait-elle. Nous l’avons débusquée et lorsqu’elle a tenté d’exercer son pouvoir mental sur nous, quelque chose l’a perturbée. Elle est devenue obsédée par Médéa, et...

– Que lui voulait-elle ?

Gahéris entendit son jumeau murmurer dans un coin de sa tête :

Gahé... Tu entends ce ton ? 

 – Oui.

– Tu as accès à ses pensées ? 

– Seulement la rage et la fureur pour l’instant. Pas d’images ni de mots. L’instinct commence à prendre toute la place...

– C’est pour bientôt alors...” 

L’œil noir et l’attitude de plus en plus protectrice de Dante vis-à-vis de sa compagne confirma une théorie que les trois cadets élaboraient depuis quelques semaines. Pendant la conversation Gahéris avait commencé à prendre Timanthe sur son dos.

“J’ignore ce que voulait Gagliari à Médéa. Elle voulait l’attirer ici alors elle nous a torturés, pensant qu’elle serait attirée par notre détresse.
– Dans sa tête, tout n’était que “jouer jouer jouer”... D’un ennui absolu. Assimiler Médéa était la seule chose que j’ai pu soutirer de cette chose, ajouta Gahéris avec un soupire las.
– M’assimiler ? Était-ce mot précis ?”

Médéa qui était en train de harnacher Timanthe sur son dos, s’interrompit brutalement. Elle n’était que tension. Et peut-être de l’inquiétude.... Vu qu’elle maîtrisait ses émissions de mieux en mieux, Gahéris s’aventura dans sa tête.

“Et merde... et merde... Pourvu que ce ne soit pas ça... 

– Je ne sais pas ce qui te fait peur Médéa mais oui, c’était bien le mot ‘assimiler’.

– Pourquoi par télépathie, Gahéris ? Je n’aime pas quand tu es dans ma tête.

– As-tu observé Dante ces derniers jours ?”

Il se retira et Médéa le poignarda d’un œil noir. Dante devait lui demander des explications : leur amour leur permettait une télépathie exclusive, mais il avait probablement perçu la conversation entre sa compagne et son frère. Un peu comme on entend le bruit d’une conversation la porte d’à côté.

Cependant, l’émotion étrange qui filtrait de la jeune-femme malgré elle lui prouva qu’il avait fait mouche. Sur le chemin du retour désormais éclairé elle se montra distraite et renfermée. Gahéris choisit de ne pas lui parler de vive-voix ni par télépathie. Éris se taisait, concentré qu’il était à alléger le poids de leur frère cadet qu’il portait sur le dos. Dante ouvrait la marche, conduisant sa troupe au véhicule que Médéa avait garé non loin de là. Tellement de questions et de sources d’inquiétude étreignaient le jeune-homme !

“La priorité est de soigner Timanthe, Gahéris.”

Elle avait capté son ressenti. C’était le pouvoir de Médéa, sa nature. Elle-même ignorait d’où cela lui venait exactement. Tout ce qu’elle savait à ce propos lui venait de son père, qui l’avait élevée seul. Avant de la rencontrer, la fratrie imaginaient être les seuls “bizarres” de la planète. Et Médéa est arrivée. D’abord comme soutien scolaire et professeur de Timanthe. Le petit dernier de la famille avait des difficultés à l’école, Timanthe remuait toujours beaucoup. Si leur mère n’en faisait pas un drame, le succès de la réussite scolaire préoccupait beaucoup leur père... Enfin, celui qu’ils prenaient pour leur père.

Il ressentit un vague d’amertume... Médéa lui jeta un regard indescriptible. Il tenta un vague sourire en lui envoyant un mot par télépathie : “Souvenirs...”. Elle arqua les sourcils. Désolé de vous avoir dérangée, ô Majesté se dit-il avec un sourire amusé.

Ils parvinrent à la voiture. Une cinq places familiale et confortable, évidemment. Médéa ouvrit les portières et s’installa derrière le volant. Dante aida les jumeaux à descendre Timanthe des épaules de Gahéris et l’installèrent sur un des sièges arrières. Ils utilisèrent la ceinture de sécurité et les sangles ramenées par Médéa pour lui éviter de glisser, puis l’encadrèrent de leurs larges épaules. Médéa avait quant à elle installé le petit dispositif inventé par Éris. L’objet conçu dans une sorte d’oreillette bluetooth pour portable lui permettait de s’isoler des émotions des autres le temps de la conduite. Dante grogna, car la clé le coupait aussi de son lien télépathique de sa dulcinée. Gahéris s’abonna à la conduite tranquille et assurée de Médéa. Bientôt ils quittèrent la ville.

Timanthe se redressa d’un soubresaut. Yeux grands ouverts et raide de terreur il hurla :

“Baghlieri !”

Et sombra à nouveau dans l’inconscience. La voiture fit une dangereuse embardée.

Même dos à lui, Gahéris pouvait sentir la terreur de la jeune-femme.

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