Miroir des âmes

Chapitre 2 épisode 6 : le Livre

Dans le petit salon, tout le monde se taisait. Le temps était suspendu par l’ambiance grave. Dante et Médéa se tenaient côté à côté. Elle pardonnait à son homme ses débordements récents, ils avaient plus graves à gérer pour l’instant… Même si elle comptait lui en parler plus tard. Éris s’était assis à leur gauche, sur son fauteuil habituel. A leur droite, Gahéris céda sa place attitrée à Timanthe. Le benjamin s’assit entouré par la petite troupe qui était sa famille. Entre ses mains, un large livre, lourd et manifestement précieux. Il vérifia l’état de la table, puis le posa dessus avec douceur. La couverture était de cuir épais incrusté d’or en motifs végétaux. Son doigt suivi les entrelacs délicats dans un geste machinal et tendre.

“Voici le Livre.”

Médéa tendit la main à son tour, suivant des doigts le relief de la somptueuse couverture. Curieux, cet attachement pour un livre, aussi beau soit-il… Timanthe n’était pas un homme de lettres, il donnait le meilleur de lui-même sur le terrain. Alors pourquoi ?

“Où a-t-il trouvé ça, d’où ça sort ? Qu’est-ce que c’est ? Est-ce que ça va nous mordre, comme dans Harry Potter ?
— Je ne sais pas mon amour. ”

“Qu’est-ce qui le rend spécial, ce livre Timanthe ?
— Je pense qu’il dit des choses vraies. Il dit ce que nous sommes, pourquoi nous sommes des bizarres et d’où nous venons.”

Son trouble lui parvenait en vague chaudes et pulsatiles. Quelque chose de profond s’est joué avec ce bouquin, une chose que Médéa ne parvenait pas encore à saisir. Elle l’enveloppa dans un cocon mental de sécurité et poursuivit ses questions.

“Comment l’as-tu trouvé ?”
— Vous étiez tous débordés. Je voulais vous aider, je ne savais pas quoi faire et puis je deviens fou quand je m’ennuie … Alors j’ai mené quelques recherches à la bibliothèques. Là-bas, je suis tombé sur un flyer qui parlait d’une brocante aux vieux livres. J’y suis allé. Une fois là-bas, j’ai trouvé plusieurs stands, mais surtout y’en avait un avec une femme. Elle était vraiment très belle, tout le monde s’arrêtait pour la regarder. Je suis sûr que c’était une bizarre, elle aussi, on aurait dit une statue. Il n’y avait qu’une boite sur son stand et elle refusait de l’ouvrir. Mais elle m’a vue ! Elle m’a fait signe d’approcher, ce que j’ai fait. Elle avait les yeux vairons, de deux couleurs. Un doré, un argenté. Elle ressemblait un peu à Dante, aussi… Alors quand elle m’a tendue la boite, je l’ai prise… J’ai ensuite posé des questions, mais elle n’a rien répondu. Rien du tout, imperturbable. Quelqu’un aurait pu hurler à son oreille qu’elle n’aurait pas cillé. Bref, j’ai pris la boite et je suis parti.”

“Mais pourquoi ? Une inconnue bizarre te file un truc au milieu de la rue et toi tu le prends, c’est cool, c’est normal. On a tout loupé avec lui mon amour, pourquoi ne lui a-t-il pas posé des questions ?”

Elle tenta de calmer Dante en se serrant contre lui. Elle avait besoin de toutes sa concentration, elle manquait d’informations pour comprendre les enjeux de ce don miraculeux. Elle sonda l’espace émotionnel… Curiosité, crainte, méfiance… Impossible de savoir d’où provenaient ces émotions. Elle voulait cibler le ressenti unique de Timanthe au milieu de tous ce brouhaha. Elle se concentra intensément pour recevoir le plus d’informations possibles. Mais elle se sentit partir, partir… Comme une radio déréglée, elle perdait le fil de ses pensées, plein d’interférences, incohérences, échos lointains…. Torturée d’émotions contradictoires, elle se disloquait dans le tissage sans fin des ressentis humains. Alors qu’elle perdait un peu plus de substance à chaque instant, une présence rassurante l’entoura. Elle retrouva un peu d’intégrité.

“Respire, Médéa. Tu es ici, avec moi, dans cette pièce. Ressens Dante contre toi.”

La voix chaude et douce de Gahéris fut comme un ancrage, elle s’approcha de lui. Elle parvint doucement à resserrer le rayon de sa perception. La maison… Puis le salon. Son sens était à nouveau limité à la pièce, elle fut de nouveau “elle”, pièce par pièce. Elle ressentit Gahéris, présent et immuable, comme un rock stable au milieu de la tempête brouillée et du bruits diffus.

“Prends ton temps. Visualise Timanthe et concentre toi sur lui, uniquement lui. Visualise ton pouvoir comme un rayon.”

Un rayon, d’accord. Médéa se focalisa sur Timanthe puis visualisa un rayon qui alla droit vers lui. Elle voulait entendre, sentir, savoir ce qui se tramait là-dedans…

“Mouais, on reverra le côté éthique du processus quand même. Bon. Reste zen, je te soutiens pour la suite, normalement ça va un peu…”

Elle se retrouva projetée en arrière ! Dante la tenait dans ses bras les sourcils froncés. Timanthe, très pâle, la fixait. A côté de lui, Gahéris s’appuyait sur l’épaule de son voisin, essoufflé.

“C’est quoi ce bordel ? Où étais-tu, qu’est-ce qui s’est passé ?
— C’est rien… C’est juste Médéa qui apprend à gérer son énergie tu sais…
— Putain ! Ne refais plus jamais ça, c’était horrible !
— Oui pour nous aussi petit frère. Bon, ça valait le coup, ma dame ?”

La dame peinait à reprendre ses esprits. Et lorsqu’elle tenta de parler, elle se trouva…

“Elle est aphasique Gahé ! Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Ah mais il se calme tout de suite le chevalier servant… Ta compagne s’est juste focalisée pour la première fois. Je pense qu’elle a reçu trop d’information d’un coup.
— Hum… son cerveau a saturé et refuse pour l’instant de communiquer avec l’extérieur.”

Eris n’étaient plus que yeux scrutateurs. Médéa était ravie d’être son nouveau sujet d’étude…

“Tiens, une pensée cohérente. Tu te remets ?
— Je crois. Je n’arrive pas à parler pour le moment.
— Je suis certain que ça va vite revenir.
— Oui. Demande à Timanthe à quel moment la femme lui a donné le livre.”

Et Gahéris s’exécuta.

Médéa ressentit les émotions de Timanthe et seulement les siennes aussi clairement que s’il lui parlait à l’oreille. Appréhension, doute, excitation.

“Il y a trois ans… Peu après la mort de Maman et le début des catastrophes.”

Grand silence dans la pièce. Dante se tendit. Même sans connexion directe, elle pouvait entendre la machinerie de son cerveau fonctionner à toute allure.

“Cette femme nous a-t-elle donné ce Livre pour nous aider ou nous tuer ? Qui est-elle, qu’est-ce qu’elle nous veut ?
— Je ne crois pas qu’elle nous veuille du mal… ”

Cette fois-ci, une chaleur profonde enveloppa Médéa, qui prenait de la tête au bas-ventre. Timanthe était amoureux.

“Et merde.
— Miracle, elle parle.”

Éris l’applaudit avec un moue sarcastique. Quant à Timanthe, il la regarda d’un air effaré. Le pourpre lui monta alors aux joues. Gahéris ne cachait pas son intérêt.

“Elle est vraiment très belle, n’est-ce pas ?”

Timanthe baissa la tête et fixa ses mains. Honte. Dante reprit la parole. Cela faisait étrange à Médéa ne n’entendre que le petit frère et plus son amoureux. Cela expliquait probablement pourquoi Dante était un poil plus irritable que d’habitude. Cela le contrariait et peut-être même le paniquait un peu.

“La question se pose : doit-on lire ce livre et croire ce qu’il y a écrit dedans ?
— Dante… la voix de Timanthe n’était qu’un petit souffle d’air. Dante tu devrais regarder…”

Timanthe ouvrit le livre. Il feuilleta avec délicatesse les pages aussi grandes que épaisses. Il s’arrêta à un endroit, et désigna un large portrait. L’homme représenté ressemblait trait pour trait… à Dante.

“Tu es dans le livre, je crois.”

Le guerrier s’installa aux côté de son benjamin, poussant Gahéris d’un petit coup de fesse. Effectivement, la ressemblance était frappante, Médéa devait en convenir. Par contre…

“Ancien dieu de la mort ? Et dieu des Guerriers ?
— Ne me regarde pas comme ça mon amour, je n’ai pas écrit ça.
— Lisez plus loin…”

Étrange émotion de Timanthe. De la peur ?

“Fils de Baelzabeth, Démone incarnation du Feu et de Pandélion, Dragon gardien ?
— C’est peut-être pour ça Dante que tu peux te changer en dragon tu sais…”
Médéa comprit enfin. Timanthe devait avoir passé des heures et des heures à lire ce livre et à se questionner, à projeter. Comme un enfant avec son livre d’histoires préférées.


“Ridicule !”
Dante se leva. Psychodrame en vue ? Ou bien allait-il se contenter cette fois-ci de démolir verbalement toute la logique intrinsèque des évènements ?
“Je ne suis pas cet Ardal. Ma mère m’a mis au monde, j’apparais dans les registres de la maternité. Il existe des photos de moi bébé, adolescent… De plus je n’ai aucun souvenir d’avoir été une divinité. Et si j’étais un dieu réincarné, qu’est-ce que je pourrais bien foutre sur Terre ? Ca ne marche pas.”
Eris acquiesça silencieusement.
“D’accord, d’accord, admit Timanthe. Continuons.”
Là, ce portrait…


“… Merde. C’est maman.
— Isaï, esprit de la nature ? Beauté lumineuse ? Je…
— Elle a toujours été bizarre notre maman, non ?
— Oui mais… tout de même.


Dante se rassit.


— Admettons. OK, maman est cette Isaï. Elle nous a bien mis au monde n’est-ce pas ?
— Oui jusque là…
— Alors je ne suis pas Ardal.
— Ou tu es Ardal “réincarné”.
–Ah non Éris, ferme-la !
— Je ne plaisante pas Dante. Relis bien la double page d’Ardal, il a été un dieu de la mort avant de devenir l’enfant de Baelzatruc et Machinlion.
— “Baelzabeth” et “Pandélion”, corrigea Timanthe entre ses dents.
— Et il se serait à nouveau incarné en moi ? Non sérieusement Éris, c’est dément. C’est fou et exaltant, mais c’est dément.

Un silence. Gahéris regardait Dante avec un air mutin et narquois. Dante s’emporta :

“Il n’y a pas de petits dieux à réincarner, Gahé !”

Personne dans la pièce ne se fit avoir par l’air de diva de leur aîné : Gahéris avait fait mouche. Mais Médéa restait imperméable à leurs singeries. Cette histoire de livre tombé du ciel au bon moment la préoccupait. Pourquoi n’avait-elle pas senti, trois ans auparavant, que Timanthe était tombé amoureux ? Était-ce simplement que ses pouvoirs s’étaient développés de plus en plus en trois ans ? Actuellement, elle avait un problème plus immédiat : le fait de rester branchée uniquement à la fréquence “Timanthe” devenait flippant. Elle coula un regard d’appel à l’aide à un Gahéris goguenard.

“Tu as un problème ?
— Je ne ressens rien d’autre que Timanthe. Je n’arrive pas à me débrancher.
— C’est un problème.
— Tu peux envoyer discrètement Éris récupérer mon oreillette dans la voiture ? Je n’ai pas envie que Dante s’inquiète encore…”

Éris se leva tranquillement. Timanthe, encore rieur, questionna Gahéris au sujet du prochain repas.

“Bonne idée, Timanthe. Dante ! Viens dans la cuisine pour manger.
— J’arrive frère. Tu viens, mon amour ?”

Elle saisit la main qu’il lui tendait. Le contact de sa peau chaude lui fit du bien.

“Non… Je vais rester ici à lire le livre. J’ai besoin de réfléchir.
— Tu… Tu vas bientôt revenir à l’écoute ?
— Oui. C’est juste un petit pépin, rien de grave. Je t’aime.
— Je t’aime aussi, ma douce.”

Dante quitta la pièce. Médéa se retrouva en tête à tête avec le livre… Elle le referma avec précaution. Sur sa couverture en gros un mot, un seul mot…
Magoria.

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